Les Communications en France au XVIIIe siècle
Emeritus Professor Angus Martin
This paper was given at the fifty-third Congress of the Association internationale des études françaises on 5th July 2001 and appears in the Cahiers de l'Association internationale des études françaises, no. 54, May 2002, pp. 329-346.
Que peut-on savoir du contexte communicatif global où se situait la publication des livres imprimés au XVIIIe siècle? Cet article cherchera à identifier, dans une vue d'ensemble nécessairement très succincte, les systèmes — les réseaux, si l'on veut — qui permettaient aux Français de communiquer pendant la période pré-révolutionnaire, et en même temps à mieux cerner le rôle que jouait l'imprimé dans cet ensemble de possibilités.
L'importance croissante de la publication des livres et la généralisation progressive de la lecture dans la société d'alors n'a pu échapper à un bibliographe du genre romanesque sous l'Ancien Régime [ 1 ]. Les plusieurs milliers de titres de roman et de conte publiés entre 1701 et 1800, ainsi que la courbe montante de la production annuelle, témoignent à la fois de l'existence d'un public qui s'élargissait constamment et de l'extension progressive des possibilités techniques, industrielles et commerciales qui permettaient de produire et de distribuer cette forme de littérature.
Mais ce qui peut frapper celui qui lit les romans du XVIIIe siècle, c'est que les héros et les héroïnes de roman sont surpris assez rarement en train de lire. Les actes du VIIIe colloque de la Société d'analyse de la topique romanesque en 1994 [ 2 ] font le bilan des scènes de lecture plutôt rares — à distinguer des bien plus fréquentes remarques sur les effets négatifs et positifs de cette activité — que les chercheurs avaient recensées jusque-là. Parfois un livre peut servir à contribuer au dévergondage d'une jeune fille innocente ou au plaisir d'une libertine, mais en général la passivité apparente de la lecture n'en fait pas souvent un élément de l'intrigue romanesque.
Les héros de roman communiquent autrement que par l'imprimé. Ils se rencontrent dans leurs maisons et leurs appartements, dans les escaliers de leurs immeubles, dans les rues et dans les boutiques, au théâtre et dans les jardins publics. Ils voyagent énormément — le voyage ayant été pendant longtemps presque la seule structure des longues narrations — dans leurs carrosses, dans les coches, dans les coches d'eau, et hors de France par bateau, essuyant toutes les aventures que les dangers de la route et de la mer peuvent leur réserver. Ils s'écrivent, et non seulement dans les romans épistolaires, et ils expédient leurs lettres soit par leurs domestiques soit par la poste. Parfois ce sont des "communicateurs" professionnels, comme cet artiste qu'est le Paysan perverti de Rétif, ou comme les acteurs du Roman comique (un des romans les plus réédités au XVIIIe siècle) ou les nombreuses actrices que l'on retrouve, il est vrai, plus souvent dans l'alcôve que sur la scène ...
Le sujet de cet article, cependant, n'est pas celui des communications telles qu'elles sont représentées dans le roman, mais plutôt une tentative d'esquisser un tableau général qui pourra, ultérieurement, orienter l'exploration de ce thème dans les textes romanesques [ 3 ].
Les historiens de l'imprimé en France ont créé surtout depuis une quarantaine d'années une nouvelle discipline historique et littéraire. Ils nous ont fait le récit de l'évolution de la lecture, des techniques des imprimeurs, des procédés de vente des libraires, des problèmes de la censure, de la circulation parfois légale parfois illégale des livres. Ils ont fait le bilan également — et c'est ce qui nous intéresse particulièrement ici — de la multiplicité des formes de l'imprimé. Car dans le contexte de la communication, il ne faut pas oublier qu'il n'y a pas que le livre au XVIIIe siècle: le marché du périodique était déjà très développé, ainsi que l'atteste le Dictionnaire des journaux ... de Jean Sgard et de ses collaborateurs, avec ses 1267 titres entre 1600 et 1789 [ 4 ]. La presse périodique allait des Affiches de province (qui offraient des annonces locales et surtout commerciales) aux journaux d'actualité ou littéraires (comme les très officiels Gazette de France d'un côté et Mercure de France de l'autre), des Spectateurs à la mode anglaise aux revues scientifiques ou consacrées à ces arts et métiers que l'Encyclopédie a célébrés avec tant d'éclat, et jusqu'au premier quotidien français, le Journal de Paris, lancé en 1777. En plus il y avait les petites brochures qui paraissaient avec une périodicité moins régulière, telles les Almanachs (ruraux, citadins ou littéraires), les pamphlets plus ou moins séditieux, les feuilles volantes détaillant des événements surprenants ou surnaturels, et assez curieusement les mémoires légaux où des disputes de tout ordre sont exposées (souvent concernant des questions domestiques et maritales qui les rapprochent des thèmes favoris des romanciers).
On a beaucoup travaillé ces dernières années sur les circuits de littérature populaire: ces petites brochures de la bibliothèque bleue que les colporteurs, en dehors des circuits normaux de la libraire, portaient sur leur dos et vendaient à travers les campagnes françaises, ainsi que dans les villes. L'affiche (uniquement officielle d'abord, ensuite de plus en plus tolérée sous ses formes théâtrales et commerciales — à Paris surtout après l'arrêté de 1771 et la création d'un corps de quarante afficheurs) est un autre genre d'imprimé qui se multipliait et qui avait déjà une importante fonction communicative. Bien que l'affiche à l'époque était rarement illustrée, l'industrie de l'estampe de son côté était bien développée depuis longtemps. L'imagerie allait des portraits des rois aux grands événements du jour, des monstres animaux et humains à la reproduction sous forme gravée des oeuvres des peintres célèbres de l'époque. N'oublions pas que la manuscripture, et les techniques de multiplication des textes par des copistes qui remontent à l'antiquité, existaient encore, si c'est sur une échelle tout à fait marginale, pour les ouvrages interdits ou à petite diffusion. L'exemple le plus célèbre est la Correspondance littéraire de Grimm et de Meister, ce journal envoyé de 1753 à 1813 sous forme manuscrite à un groupe exclusif d'une quinzaine d'abonnés dans des cours allemandes, suédoises, polonaises et russes.
A côté de cette large gamme de types d'imprimé (et les restes épars d'une tradition séculaire de publication manuscrite) quels étaient les autres réseaux de communication qui, à la fois, servaient de support à ces formes et les concurrençaient? L'histoire des communications (ce qu'Armand Mattelart appelle L'invention de la communication [ 5 ]) met en relief l'énorme effort d'organisation administrative qui a été fait en France à partir du XVIIe siècle, ainsi que dans le domaine de la cartographie, du réseau routier et du système des canaux. Des théories économiques, comme celles de Quesnay, influencées par la découverte de la circulation du sang, ont encouragé la libre circulation des produits agricoles et industriels — et avec eux des personnes et des idées.
Un exemple important de cette évolution de l'infrastructure communicative — et tout particulièrement pour la circulation des imprimés, et les périodiques surtout — est, bien sûr, le développement des services postaux en France. C'est à partir de 1669 que Louvois crée la Ferme des Postes, et pendant tout le XVIIIe un système sophistiqué d'échanges de lettres et de paquets s'est élaboré — comprenant plus de 1200 bureaux en 1789 et attesté par la publication régulière de guides et de manuels qui faisaient le bilan des liaisons de ville à ville, du temps qu'il fallait pour le transport des envois, et de leur prix. La poste aux lettres est doublée de ce qu'on appelait la poste aux chevaux: c'est-à-dire que le réseau de plusieurs milliers de relais qui quadrillaient la France, en principe toutes les sept lieues (ou 28 kilomètres), pour servir de halte aux courriers et aux voitures transportant lettres et paquets, remplissait la même fonction pour les coches de voyageurs. L'enchevêtrement des deux systèmes est en fait total, car c'étaient essentiellement les mêmes véhicules qui transportaient poste et personnes, jusqu'à la destruction du système par les chemins de fer au milieu du XIXe siècle. Notons que ce n'est qu'en janvier 1760 que la Petite Poste a été créée à Paris: autrement dit, un système de distribution de lettres à l'intérieur de la capitale, imité bientôt dans d'autres grandes villes de province.
Pour les historiens de la société et de la culture françaises au XVIIIe siècle, cette modernisation de l'administration et des infrastructures n'est qu'un seul>
Même si les deux tiers de la population parlent toujours leur patois, une série de textes administratifs impose l'emploi officiel du français dans toute les régions de France (aussi tardivement que 1768 dans le nouveau territoire de la Corse), et la standardisation linguistique qu'exige l'imprimé, ainsi que l'évolution d'une culture et d'un commerce nationaux, encouragent l'utilisation d'une langue nationale. Si à la fin du XVIIe siècle, on estime que 80% de la population ne savait pas signer son nom, à la fin du XVIIIe cette proportion est tombée à 60%, les femmes étant nettement défavorisées comparées aux hommes. L'Église, sous l'impulsion de la Contre-Réforme, intensifie ses efforts, avec des résultats inégaux dans les différentes régions, pour créer des écoles, car la lecture est conçue comme un élément de base dans la christianisation du peuple. Une vingtaine d'universités datant pour la plupart d'avant 1500 maintiennent leurs statuts traditionnels et autonomes. Dans les villes, à l'intention des classes commerciales et administratives, les collèges se multiplient, même si leur enseignement s'adresse à seulement 2% de la population à la fin de l'Ancien Régime; et le programme d'études se modernise avec la réduction du rôle des langues anciennes au profit des matières considérées comme plus utiles, comme les mathématiques et la physique. Le XVIIIe siècle découvre la séparation du monde adulte et celui de l'enfance, la littérature enfantine, et une nouvelle spécialisation des jeux et des jouets. L'accès aux connaissances s'étend: pour une petite proportion de jeunes gens du peuple qu'un prêtre ou un châtelain encouragera à lire; et pour les élites culturelles, avec l'ouverture au public de la bibliothèque royale et d'autres collections privées, la fondation des premières bibliothèques municipales, et la création dans tous les grands centres d'académies scientifiques et de sociétés littéraires.
L'État développe de nouveaux contacts avec ses citoyens, qu'il cherche à recenser par de nouvelles techniques de sondage et de statistique, grâce à un système de fonctionnaires qui ambitionne constamment une efficacité accrue dans le double but de maintenir l'ordre et d'assurer la rentrée des impôts. A un niveau symbolique, la fidélité à la monarchie et le respect pour la personne du roi sont encouragés par un recours à des procédés médiatiques, adaptés souvent de traditions anciennes et exploités, avec d'autres modifications, encore de nos jours. Les grandes tournées royales du moyen âge n'existent plus, mais le monarque voyage encore pour se montrer à son peuple dans des cérémonies royales. La majesté du roi est soutenue également par l'étiquette et le cérémonial de la cour, le mécénat artistique et littéraire, et toute une imagerie, allant de l'architecture des palais aux statues sur la place publique, aux médailles, aux portraits gravés diffusés dans tous les niveaux de la société. Dans les campagnes, cette autorité ancestrale est incarnée par le seigneur du village, qui garde une gamme de fonctions administratives, judiciaires et culturelles dans la vie des paysans.
La justice soigne son image de marque par des costumes distinctifs, des processions, et l'ubiquité de ses officiers, de la police des villes et de la maréchaussée à la campagne. La crainte des populations devant le pouvoir du système judiciaire est maintenue encore par l'utilisation, de plus en plus sporadique il est vrai, de la torture, et, bien plus régulièrement, des exécutions publiques — "médias" que la Révolution, évidemment, n'a pas dédaignés à son tour. L'armée française, au XVIIIe siècle, maintenant son système parallèle de communication par estafettes, se professionnalise de plus en plus, et avec la création de garnisons et de troupes salariées perd une partie de son impact direct sur le monde civil. Elle continue cependant à être un élément important de la vie publique, non seulement par sa participation aux grandes cérémonies mais aussi par l'ubiquité de ses uniformes toujours décoratifs et hauts en couleur. Parmi les premières rares affiches illustrées à l'époque on trouve des annonces de recrutement où c'est l'attrait de l'uniforme précisément qui est exploité par des images coquettes de soldats coloriées au pochoir.
En parallèle avec l'État, l'Église maintient et développe son encadrement de la population et ses réseaux de communication avec elle, mais avec semble-t-il une efficacité qui s'amoindrissait progressivement. Les ordres religieux d'hommes et de femmes restent extrêmement nombreux — les Bénédictins ont quelque 700 maisons en France — et maintiennent les systèmes de liaison par visites et circulation de textes écrits, qui leur ont été particuliers depuis le moyen âge. C'est cependant le clergé séculier qui représente le point de contact à travers lequel l'Église fait passer à la population son instruction et ses informations dans les 30 à 40 000 paroisses du royaume. Grâce à un effort considérable de la part des autorités religieuses pour élever le niveau d'éducation et de compétence des prêtres, le curé de paroisse, surtout dans les campagnes et moins dans les villes, exerce une forte influence communicative non seulement par les contacts personnels qu'il établit avec ses paroissiens, son rôle dans l'organisation de l'école locale et les cours de catéchisme, mais aussi à travers la messe et la prédication hebdomadaires ainsi que le calendrier des fêtes qui jalonnent l'année. En plus, des missionnaires sillonnent la France pour ancrer ou raviver la foi; le culte des saints et l'organisation de confréries consacrées à l'aide mutuelle et aux bonnes oeuvres rattachent les croyants à leur religion en offrant un cadre de rencontre et de sociabilité sous l'égide de l'Église. Ce programme de mesures positives évince progressivement au XVIIIe siècle les techniques négatives qui maintenaient antérieurement l'orthodoxie par la terreur, comme dans la chasse aux sorcières des époques précédentes.
Les historiens culturels nous rappellent que la communauté laïque offre pour sa part, en concurrence avec l'Église, une gamme encore plus étendue de lieux de sociabilité et donc de contacts communicatifs, chacun d'eux contraint à des langages particuliers de parole, de geste et de costume. Ces cadres de rencontre vont du travail en commun à la campagne, aux veillées villageoises, à la place publique et autres lieux de promenade, aux tavernes, aux cabarets, aux gargotes, aux tripots, aux boutiques, aux foires, aux bals publics, aux théâtres, sans parler des fréquentes fêtes profanes et même païennes dans leur esprit (comme le Carnaval ou le charivari), ou des réunions de famille ou d'amis qui se font chez les particuliers. Le monde intellectuel et littéraire connaît ses salons, dont la fonction communicative n'a pas besoin d'être soulignée; encore plus fermée mais connaissant un essor remarquable au XVIIIe siècle il y a la franc-maçonnerie. Ces élégantes ou secrètes réunions des élites ne sont, cependant que deux exemples d'une multitude de cadres, à toutes les échelles de la société et même les plus humbles, qui servaient à l'échange et à la circulation des messages — y compris les bruits et les rumeurs qui menaient de temps en temps à des manifestations populaires, qui lançaient la notoriété des héros de la contrebande et du banditisme, tels Cartouche et Mandrin, ou qui démolissaient la réputation d'une reine.
Le monde du travail — en même temps que celui des loisirs — avait créé ses propres canaux d'instruction et fidélisation. Les corporations de maîtres maintenaient leurs privilèges grâce en grande partie à une information partagée. Le système de l'apprentissage et du compagnonnage remplissait non seulement une fonction d'éducation pratique, mais développait un sens communautaire, et, par la tradition des tournées, élargissait les horizons et l'expérience des jeunes gens. Les corps d'apprentis et les sociétés locales (les bachelleries), en l'absence de sports organisés à l'échelle moderne, canalisaient par des jeux d'adresse, des fêtes, des beuveries, l'énergie, pour ne pas dire la violence, des adolescents. Pour les jeunes gens du peuple, un retardement progressif de l'âge du mariage ainsi qu'une séparation des cadres familiaux et de l'autorité paternelle à la suite de l'émigration vers les villes ouvraient une nouvelle période de liberté, inconnue dans la société des générations précédentes.
Si ces lieux et ces institutions de rencontre et de sociabilité s'organisaient pour la plupart en marge d'autres activités, on peut déjà parler aussi au XVIIIe siècle des métiers de la communication. Dans un sens, on pourrait appliquer ce terme aux organisateurs de tournées royales, aux administrateurs à tous les niveaux, aux officiers de la justice, aux prêtres, aux employés de la poste, dont il a déjà été question. Ou aux domestiques portant des messages, livrant des billets doux — ce dixième ou plus de la population, qui suppléait par son travail physique, aux besoins d'énergie qu'exige un niveau de vie en hausse et que l'électricité et des machines fournissent de nos jours. Citons aussi les crieurs publics qui préfaçaient les annonces qu'ils faisaient à haute voie par de grands coups de trompette pour gagner l'attention des passants. Rappelons aussi les petits emplois de la rue, le bas-fonds du monde du travail, qui ont leur place dans l'histoire des communications à cause de leurs cris, grâce auxquels ils attiraient leur clientèle et qui ont été répertoriés déjà dans toute une série de recueils de l'époque. Le bruit constant des villes qui surprenait si souvent les nouveaux venus est surtout un bruit de communication: cloches qui sonnent les heures, voitures qui passent, cochers ou portefaix qui crient gare, voisins qui se hèlent ou se disputent, musiciens et conteurs ambulants, facteurs avec leur claquette de bois, petits vendeurs qui chantent leurs airs rituels ...
Dans l'énorme série de près de 300 nouvelles que Rétif de la Bretonne a publiée sous le titre des Contemporaines, une bonne partie des récits est organisée selon les métiers ou les professions des héroïnes ou de leurs maris. Et les métiers de la communication y figurent abondamment, même si l'on écarte, sans doute à tort, les très nombreuses ouvrières spécialisées qui aidaient à créer ce langage qu'est la mode. On rencontre pêle-mêle une joueuse de vielle ambulante; une libraire, une marchande de musique ou d'estampes, de papier ou de parchemin; la femme d'un imprimeur, d'un fondeur de caractères, d'un graveur, d'un relieur, d'un sculpteur, d'un peintre; une femme de chambre; une loueuse de carrosse et une maquignonne; une tenancière de café et de guinguette; une ribambelle de "jolies crieuses" vendant cerises, prunes, noix, marrons, pommes cuites et j'en passe; une chansonnière des rues, une colporteuse, une afficheuse; des femmes de lettres, des actrices, des danseuses, des musiciennes, des chanteuses, des danseuses de corde et même les actrices enfantines du théâtre d'Audinot.
Les textes, comme ceux-ci, qui servent de sources à l'histoire sociale et culturelle nous permettent ainsi de saisir sur le vif les cadres dans lesquels les processus de communication fonctionnaient au XVIIIe siècle: les infrastructures qui permettaient le déplacement des objets et des personnes, les contextes dans lesquels les actes communicatifs à la fois privés et publics se faisaient, les agents de la communication publique soit administrative, soit religieuse, soit commerciale et récréative. Les théories, les modèles de la communication nous aideront à cerner de plus près la nature des systèmes communicatifs sous l'Ancien Régime et à faire ressortir de façon plus systématique en quoi ils différaient de — et en quoi ils ressemblaient déjà à — ceux dont nous nous trouvons entourés en ce début de vingt et unième siècle.
Prenons un des modèles communicatifs les plus anciens et les plus simples, celui qui postule un émetteur, un message et un récepteur. En quoi peut-il nous permettre d'éclaircir la nature des procédés qui nous intéressent? Si l'on considère la fonction de l'émetteur d'abord, il est évident que jusque-là nous avons passé en revue deux types d'origine de message: une première qui est de nature individuelle (et le plus souvent s'adresse à un autre individu), et une seconde qui émane d'un individu peut-être mais qui transmet un contenu "généralisé" et se tourne vers un public multiple.
Cette distinction nous permet de faire un tri dans les cas que nous avons passés en revue. D'une part nous avons, par exemple, l'horizon communicatif personnel d'un jeune paysan, qui connaîtrait successivement la famille, les travaux des champs en commun, les rencontres de la place du village ou de la taverne; et ensuite, parti à la ville, les compagnons de travail, les contacts des rues, des boutiques, des maisons de rapport, du cabaret, des jardins publics. Dans tous ces contextes il est émetteur et récepteur de messages essentiellement individuels, personnels. D'autre part, cependant, il y a son expérience des messages de groupe émis par l'Église dans les prêches, les processions, les fêtes; par l'État à travers les monuments, les cérémonies royales et militaires, les annonces publiques faites de vive voix; par la communauté sous forme de réjouissances populaires, de veillées campagnardes et les autres traditions de narration orale, de publicité "auditive" dans les rues, de la vie théâtrale et musicale soit dans des salles permanentes ou précaires, soit sur la place publique. Il est clair que ce sont ces derniers types de communication qui se rapprochent le plus de l'imprimé sous toutes ses manifestations — et, d'ailleurs, qui exploitent de plus en plus les possibilités de l'imprimé. Les comédiens par exemple ont depuis l'antiquité pratiqué leur métier à partir de textes écrits; au XVIIIe siècle, ce sont de multiples textes imprimés qui servent non seulement à permettre les tournées en province des succès parisiens, mais aussi, achetés par les spectateurs, à revivre l'expérience de la salle de théâtre, soit par la lecture, soit par des représentations d'amateurs chez soi. L'importance de l'imprimé peut ainsi se mesurer non seulement suivant les possibilités originales de communication qu'elle offrait mais aussi en tenant compte de ce phénomène de substitution, où il joue un rôle de soutien à d'autres médias.
Mais revenons à notre modèle communicatif pour nous pencher plus particulièrement sur les caractéristiques du message même qui va de l'émetteur au récepteur (singulier ou pluriel). Tout message passera forcément par un codage et par un canal: la langue parlée sera très souvent le codage employé, mais celui-ci, bien sûr peut être également un langage gestuel, visuel, musical ...; et le canal si fréquent de la voix humaine sera évidemment concurrencé par les mouvements du corps humain, par les signes peints, sculptés, grattés, ou par des instruments de musique ... Mais la plupart de ces canaux sont éphémères: nous parlons et nos paroles sont perdues. Une évolution essentielle dans l'histoire de la civilisation humaine a été d'abord l'invention de codes qui s'inscrivent sur un support plus ou moins durable: l'écriture sur des tablettes d'argile, sur du papyrus, du parchemin, du papier; les arts visuels sur les parois des cavernes, taillés dans des matières résistants, peints sur des toiles ... Supports tous, notons-le, qui dépendent, chacun à sa façon, d'un certain niveau de moyens technologiques.
Mais la technologie offre une autre possibilité: celle de la reproduction et de la multiplication des supports et des messages qu'ils transportent. On peut se servir de moules pour reproduire des ouvrages en terre ou en métal, on peut utiliser des presses ou des tampons pour faire de la monnaie ou pour représenter une signature. L'imprimé offre jusqu'à nos jours l'exemple le plus spectaculaire (par son originalité et sa longévité) d'un progrès dans la "reproductibilité" des messages grâce à la technologie, et voilà ce qui explique son énorme importance et son extraordinaire extension au XVIIIe siècle. Le message ne peut non seulement être reproduit (régulièrement en 2000 exemplaires à la fin de l'Ancien Régime) mais elle peut être diffusé sur une espace de plus en plus important, grâce aux progrès notable>
Nous rentrons ainsi dans le domaine des médias: ces canaux qui nous sont si familiers aujourd'hui et qui permettent la multiplication et la distribution à distance des messages. Il va de soi que les industries de l'imprimerie et de la librairie et les divers produits qu'elles manufacturaient au dix-huitième siècle correspondent déjà à une définition médiatique moderne. Certains perfectionnements manque encore: l'impression en couleur est primitive, l'absence de procédés photographiques rend nécessaires des techniques manuelles de reproduction visuelle, les presses rotatives (et le haut rendement qu'elles permettront) n'existent pas encore ... Et la révolution suivante attendra encore un siècle: la transmission électrique, puis électronique, des messages, qui supprime la nécessité du transport matériel des textes.
Il n'y a pas d'autres modes de communication au XVIIIe siècle qui partagent avec l'imprimé les mêmes possibilités (alors uniques et spectaculaires) de reproduction et de diffusion. Dans les médias concurrents, cependant, c'est la répétition, en fait, qui remplissait une fonction comparable à la reproduction mécanique. Les déplacements des professionnels servaient à la multiplication et à la diffusion du message: les saltimbanques des rues, les comédiens de province menaient des vies errantes afin de remplir ces deux fonctions et d'atteindre un public de plus en plus important. La technologie des moyens de communication qui partageaient le terrain avec l'imprimé était donc différente (et moins efficace par bien des points de vue), mais elle visait souvent les mêmes buts. Les nouvelles technologies n'ont pas représenté une révolution, mais une extension de possibilités qu'on exploitait ou qu'on ambitionnait déjà. L'étude des "anciens médias" illustre ainsi la continuité de l'évolution qu'a connue la communication à travers le temps.
Il sera donc instructif en conclusion de développer cette comparaison entre les canaux de communication anciens et contemporains, en faisant contraster leurs moyens et leurs ambitions. Il ne s'agit pas du tout d'affirmer qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil, mais plutôt de mesurer avec plus de précision le fonctionnement des systèmes de communication à différentes époques de l'histoire humaine. En comparant d'abord les supports et ensuite les modes de diffusion des messages au XVIIIe et au début du XXIe siècle, nous chercherons à illustrer, par des cas nécessairement ponctuels plutôt qu'exhaustifs, les rapports changeants entre les fonctions de la communication et les technologies qui remplissent ces fonctions.
La photographie, par exemple, ne devient une réalité qu'une cinquantaine d'années après la fin de l'Ancien Régime, ce qui explique la multiplicité des métiers artistiques avant la Révolution, l'importance de la gravure, et la recherche de moyens moins chers (comme la silhouette) pour faire des portraits. La reproduction, l'enregistrement, l'amplification de la voix humaine, de la musique étaient encore impossibles, mais une armée d'acteurs et de musiciens suppléaient à ce manque. Pas de téléphone, mais des servantes et des laquais, la petite et la grande poste transportaient, souvent très rapidement, les messages du quotidien. Absence de cinéma, de télévision, mais forte présence de spectacles publics et commerciaux, sur la place publique, dans les salles, et, au moins pour l'élite, même chez soi. La lanterne magique depuis le milieu du XVIIe siècle, avec divers autres appareils d'optique, servait déjà à offrir une vision élargie du monde à l'individu ou au groupe. La technologie étendait également les ressources des industries du spectacle: des théâtres plus grands, mieux adaptés aux confort du public, mieux éclairés; des effets de scène de plus en plus spectaculaires, allant jusqu'à cette Fantasmagorie de 1798 qui, par toute la gamme des "effets spéciaux" de l'époque terrifiait le public parisien par des apparitions spectraux et monstrueux.
Pour ce qui est des moyens de distribution aux XVIIIe, ils ont fait, nous l'avons déjà noté, de très grands progrès. Le développement du réseau routier en France à partir de l'époque de Louis XIV peut se comparer avec la multiplication des autoroutes dans la France de la seconde moitié du XXe siècle, ou l'installation de réseaux de téléphone mobile de nos jours. Le moteur à combustion, sous la forme de la machine à vapeur, commençait à peine sa carrière triomphante dans le domaine des transports, mais les porteurs humains et la race chevaline sont une source d'énergie traditionnelle qui perdure, à côté de toutes sortes d'efforts pour inventer des voitures plus rapides, plus grandes, plus confortables. Pour les transports lourds, les péniches des canaux préfigurent les camions routiers, et la poste à chevaux joue le rôle pour les passagers et le courrier du chemin de fer. Pas de véritables voyages aériens, malgré les expériences aérostatiques des frères Montgolfier et de Charles qui ont tellement excité l'opinion à l'époque.
La diffusion des messages reste "matérielle": les êtres ou les objets qui servent de support sont littéralement transportés dans l'espace, comme cela reste le cas même de nos jours pour certains médias de masse, comme la presse, le cinéma, les cassettes vidéo — ces dernières se louant dans des boutiques dont le système ressemble étrangement aux cabinets de lecture du XVIIIe siècle où l'on payait pour emprunter des livres et des périodiques, considérés comme trop chers pour être achetés. La circulation virtuelle des communications, grâce à l'électricité, ne trouve son ancêtre sous l'Ancien Régime que dans le système du télégraphe visuel, qui existe depuis l'antiquité (et qui connaît des formes auditifs dans les tam-tams de l'Afrique par exemple). Celui-ci est en train de connaître une dernière mais spectaculaire mise à jour avec l'introduction, à partir de 1794, du télégraphe de Chappe.
L'extraordinaire extension de la transmission électronique des messages est un des phénomènes les plus marquants de notre époque, surtout avec la généralisation progressive de l'informatique. Nous nous trouvons donc, en un sens, dans une situation qui n'est pas sans parallèles avec le XVIIIe siècle. Il y a une nouvelle "alphabétisation" de la population, dans les écoles, chez les employeurs, chez une élite curieuse des nouveautés. Il y a un nouveau clivage économique entre ceux qui peuvent se permettre l'investissement qu'exige l'informatique et ceux qui n'en ont pas les moyens. Il y a une nouvelle querelle à propos des effets des médias numériques, de même qu'avant on s'interrogeait sur les dangers des livres séditieux ou pornographiques ainsi que sur les bouleversements politiques et sociaux que pourrait produire l'existence d'une population informée au-delà de ce qui étaient, pour sa grande majorité, de très humbles fonctions dans la vie.
Le problème de l'inégalité, même dans les pays occidentaux, prend de nouvelles dimensions, lorsqu'on considère la situation aujourd'hui dans les pays en voie de développement. L'informatique permettra-t-elle, à ces régions du monde de nouveaux progrès; ou renforcera-t-elle l'ascendance économique, matérielle et culturelle de l'Ouest? Voilà en fait des questions qui se posaient déjà au XVIIIe siècle à l'échelle de la France et de l'Europe. On a pu dire que le passé ne peut rien nous apprendre, mais c'est justement en comprenant bien ce qui a changé et ce qui n'a pas changé que l'histoire peut nous offrir des leçons. Inversement, les parallèles modernes peuvent nous renseigner sur le passé. Peut-on mieux comprendre le contexte communicatif d'un village français du XVIIIe siècle en le comparant à un village africain ou indien contemporain? La question de ce que l'anthropologie comparée pourrait apporter à notre compréhension du paysage communicatif en France à la fin de l'Ancien Régime ouvre tout un sujet de réflexion qu'il ne sera pas possible de développer ici. Qu'elle reste pour l'instant une interrogation — et qu'elle serve de conclusion provisoire (ou, en fait, de nouveau point de départ) à ces rapides prolégomènes à une histoire des communications au siècle des lumières.
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Notes
[ 1 ] Angus Martin, Vivienne Mylne, Richard Frautschi, Bibliographie du genre romanesque français, 1751-1800, London, Mansell et Paris, France-Expansion, 1977. Nouvelle version 1700-1800 en préparation.
[ 2 ] L'Épreuve du lecteur: livres et lectures dans le roman d'ancien régime, Louvain et Paris, Peeters, 1995.
[ 3 ] Impossible de citer ici toutes nos sources. Nos renvoyons à deux panoramas de la vie en France sous l'Ancien Régime, de conception très différente mais qui offrent tous deux une documentation très étendue et des renvois bibliographiques utiles: Guy Cabourdin et Georges Viard, Lexique historique de la France d'Ancien Régime, Paris, Armand Colin, 1998; et Daniel Roche, La France des lumières, Paris, Fayard, 1993.
[ 4 ] Jean Sgard (éd.), Dictionnaire des journaux, 1600-1789, Paris, Universitas et Oxford, Voltaire Foundation, 1991, 2t.
[ 5 ] Paris, La Découverte Poche, 1997.